Le droit de punir et la restauration du lien social
Le droit de punir et la restauration du lien social
Le philosophe Paul Ricœur, décédé il y a peu, s’était posé la question de la juste peine.
Le droit de punir : 3 modèles philosophiques
Dans un article sur les fondements du droit de punir, Paul Ricœur propose un parcours à partir de différents éclairages philosophiques. A travers la lecture de Platon, Aristote et Kant, il montre que la question peut être abordée en se concentrant sur la personne du coupable, de la victime ou sur le principe de la loi.
Platon restera le philosophe qui donne pour finalité à la peine de guérir l’âme au prix de la souffrance. A la question de savoir si on peut être heureux en faisant le mal et en vivant dans l’injustice, Socrate répond que c’est impossible et qu’il est donc profitable d’être puni pour être délivré de la culpabilité liée à la faute. Celui qui garde son injustice au lieu d’en être délivré est le plus malheureux des hommes. Selon Ricœur, la question léguée par Platon permet d’amorcer une réflexion sur la peine à partir de la prise en compte de la personne du condamné.
D’Aristote à Kant
Aristote aborde la question dans une toute autre perspective, à partir du sentiment de vengeance chez la personne lésée. Si, avec Platon, la question était « Que faire du coupable ? », avec Aristote, elle se formalise autrement : «Que faire pour la victime? ». L’indignation et la colère sont légitimes face à des malheurs immérités. La vengeance est un sentiment légitime sauf que nous savons qu’elle est potentiellement illimitée, La littérature épique regorge de récits qui mettent en scène la spirale de la vengeance. Il convient donc de trouver une sorte d’équilibre dans lequel la vengeance égalise la perte. La mise en place d’un tribunal est une réponse dans la recherche de l’équilibre d’une juste rétribution.
Avec les philosophes des Lumières, la société est considérée comme un corps organique, régie sous l’autorité de la loi. C’est par rapport à la loi qu’il y a infraction et c’est pour restaurer la loi dans sa majesté que la société punit. La peine n’est pas due au coupable ni à la victime mais à la loi dont la punition est le rappel. Le sujet est considéré comme un être moral, ce qui a fait dire à Kant : «Le mal immérité que tu infliges à un autre dans le peuple, tu le fais à toi-même. Si tu l’outrages, si tu le voles, tu te voles toi-même » Dans le vol, l’enjeu est le droit de propriété considéré dans sa généralité et la peine relève de la restauration.
La logique de cette perspective est parfaite mais elle est inhumaine en ce qu’elle oublie que la victime et le condamné ne se réduisent pas à des instruments de la loi – ils sont des êtres de chair et de sang.
Restaurer le lien social
Ces trois modèles ont leur validité mais, pris séparément, ils présentent tous des limites qui nous laissent dans une insatisfaction pour aborder la question de la peine. Pour Paul Ricœur, la voie à suivre serait celle d’une justice centrée sur la restauration, la reconstruction du lien social, en prenant en compte les composantes des modèles définis autour de l’accusé, de la victime et de la loi.
L’étape essentielle de cette restauration se situe dans le procès comme lieu de parole publique.
Son objectif : transférer l’acte violent dans le champ du discours. L’enjeu de l’audience est la réécriture commune de l’histoire du tort présumé. La mise en mots de l’agression est une façon de l’objectiver et de mettre à distance ce qu’il y a de plus primitif dans le désir de vengeance. Pour le philosophe, un modèle réussi d’expérience alternative se trouve dans la mise en place de la commission « Vérité et Réconciliation » en Afrique du Sud dont le but était de justifier une amnistie en échange d’une confession publique tant des préjudices que des souffrances. Cette mise en confrontation du récit a eu un effet cathartique au bénéfice d’une justice restauratrice.
Une justice fondée sur la restauration du lien social ne saurait se satisfaire d’une peine envisagée sous la perspective de sa pénibilité, ce qui demeure un scandale pour l’intelligence et le coeur. Elle se donne comme unique question de savoir comment donner satisfaction à la fois à la loi, à la victime et au condamné.
La loi se trouve au coeur du procès de parole en ce qu’elle est le garant de l’ordre public en tant qu’organisation du vouloir vivre ensemble. Dans sa quête d’une juste peine, elle cherche à rendre à la victime l’honneur et la réputation que l’offense avait blessés. Enfin, elle vise une peine qui porte le souci du coupable dans la mesure où la perspective ultime est la réintégration du détenu dans la communauté des citoyens avec les droits et les devoirs afférant à toute citoyenneté. Cette démarche transcende l’opposition entre la victime et le condamné dans la recherche d’une solution qui permette à chacun de trouver sa juste place dans la communauté humaine.




