Éditorial
Le chemin entre Ecône et Rome est encore long
Est-ce Rome qui se rapproche d’Ecône (Suisse) ou Ecône qui se rapproche de Rome? La levée de l’excommunication de quatre évêques intégristes de la Fraternité Saint Pie X à Ecône ne permet pas encore de répondre à la question. Et l’incertitude qui demeure sur cette question-là n’est pas rassurante sur les intentions profondes des uns et des autres. Rome fait un geste, Ecône n’a pas encore manifesté que la Fraternité chrétienne était disposée à en faire un elle aussi.
Cette levée de l’excommunication des quatre évêques intégristes intervient à un moment à la fois symbolique et déconcertant. Le symbole, c’est la semaine de l’unité des chrétiens qui s’est clôturée hier. Cette unité devrait commencer par celle des catholiques. Rome pose dans ce sens un geste fort. L’inquiétude, ce sont les propos tenus un jour avant la décision de Rome par l’un des quatre évêques concernés dans une prise de position antisémite inacceptable. Cet évêque, Richard Williamson, a estimé jeudi dernier en Suède «qu’il n’y a pas eu de chambres à gaz» et que «200 000 à 300 000 Juifs ont péri dans des camps de concentration, mais pas un seul dans les chambres à gaz». Les autorités religieuses ont beau prétendre qu’il s’agit là d’un avis qui n’engage que son auteur, un évêque ne peut mettre sa mitre et sa crosse entre parenthèses. En prenant une mesure d’apaisement face à un évêque ouvertement négationniste, Rome donne la nauséabonde impression de couvrir une hérésie. En cherchant à réconcilier les catholiques, Rome prend le risque de se couper un peu plus encore de la communauté juive et des autres Eglises.
Le geste historique du pape Benoît XVI s’inscrit dans une stratégie prioritaire de son pontificat, retrouver l’unité des catholiques. Rome avait fait un premier pas en direction d’Ecône en libéralisant la messe en latin en juillet 2007. Le pape lève un deuxième obstacle au rapprochement avec Ecône en accédant à une autre revendication de la Fraternité chrétienne, la levée de l’excommunication de ses quatre évêques. Rome fait ainsi clairement un double geste à l’égard d’Ecône sans qu’Ecône ne montre le moindre geste d’ouverture à l’égard de Rome.
Ce n’est donc pas encore la fin du schisme entre l’Eglise catholique et les intégristes d’Ecône. «Rome délivre un visa d’entrée aux intégristes, mais c’est tout de même à eux de payer le billet.» La formule d’un journaliste du quotidien français La Croix résume bien la situation. Rome ouvre la porte, mais encore faut-il que les intégristes acceptent d’entrer. La levée des excommunications ne réintègre donc pas encore les évêques et les 480 prêtres de la Fraternité chrétienne dans l’Eglise catholique. Les excommunications prononcées en 1054
entre Rome et Byzance ont été levées il y quarante ans. Pourtant les catholiques et les orthodoxes restent divisés. Il ne faudra sans doute pas mille ans pour réconcilier Rome et Ecône, mais il y faudra encore du temps.
Une Eglise qui ouvre est toujours préférable à une Eglise qui exclut. On devrait donc se réjouir de ce nouveau geste posé par Rome à l’égard d’Ecône. Et pourtant, ce geste ne rassure pas. Non seulement en raison du dérapage antisémite de l’un des évêques intégristes, mais aussi à cause des incessantes concessions de Benoît XVI aux courants les plus réactionnaires de l’Eglise catholique. Du retour en grâce de la messe en latin à l’intransigeance sur le refus de la communion aux divorcés remariés et à la suppression des absolutions collectives, Rome ne cesse de donner des gages aux pratiques religieuses d’avant le Concile Vatican II. Le supérieur d’Ecône, Mgr Bernard Fellay, déclare reconnaître l’enseignement de l’Eglise et des conciles…jusqu’à Vatican II sur lequel les intégristes émettent des réserves. C’est dire que le fossé entre Rome et Ecône est encore loin d’être comblé.
On en perdrait son latin si Rome en venait à accepter des réserves qui ne portent pas seulement sur des questions de rites, mais plus fondamentalement sur la liberté religieuse, l’ouverture au monde ou encore l’œcuménisme. L’unité n’exige pas un alignement aveugle. Elle ne doit pas conduire non plus au reniement des valeurs sur lesquelles l’Eglise catholique peut se fonder pour s’inscrire dans les réalités du monde aujourd’hui.




